1 – Après les massacres de 1896 (entre 7 000 et 10 000 morts) et les départs en exil, la population arménienne de Constantinople/Istanboul est évaluée à 161 000 habitants selon le patriarcat, en 1912, à 84 093 selon le recensement ottoman, deux ans plus tard. À la veille de la première Guerre mondiale, cette communauté comprend quarante-sept paroisses, quarante-deux écoles de quartier, une dizaine d'établissements secondaires et une douzaine de collèges et lycées catholiques et protestants, soit 25 000 élèves. Installé à Koum-Kapou, le patriarcat est à la fois siège de l'administration nationale et centre de la vie politique et religieuse de la communauté.
2 – Rassemblés autour de leurs églises et de leurs députés, les Arméniens sont de tous les métiers, principalement dans l'artisanat, le commerce international, le négoce et les professions libérales, avec une prédilection pour la médecine, l'architecture et le droit, sans oublier les professions intellectuelles et artistiques. La haute administration et la presse comprennent l'élite intellectuelle arménienne généralement francophone et s'habillant à l'européenne. Tandis que la foi chrétienne rythme la vie des Arméniens de la capitale, notamment par des pèlerinages à Jérusalem ou à Armach, les populations de l'intérieur, à l'instar des partis politiques et des organes de presse, reconnaissent l'attraction de Constantinople.
3 – La vieille ville comprend le quartier arménien de Guédik-Pacha, tandis que Koum-Kapou est considéré comme le plus vaste et le plus peuplé, dominé par la cathédrale Sainte-Mère-de-Dieu et le Patriarcat. L'Eglise de la Résurrection (1855) et le Collège Boghossian-Varvarian (1834) vont redynamiser le quartier. Samatia, sur la Marmara, est un village de pêcheurs, l'un des plus vieux quartiers arméniens d'Istanbul. Sur la rive est de la Corne d'Or, Haskeuï, qui doit son développement, dès la fin du XVIe siècle aux fabricants de tuiles et aux cimentiers, est le lieu de résidence des banquiers, hauts fonctionnaires et milieux intellectuels. Galata, centre vivant de la communauté, abrite le lycée Guétronagan, la Chambre des députés arménienne, la Bibliothèque nationale et un collège mékhitariste, créé en 1803.
4 – C'est à Pera que fut édifié le fameux hôtel de luxe, le « Tokatlian », et sur la Grande rue, qu'on reconstruisit le célèbre théâtre Naoumi. Sur les rives du Bosphore, à Ortakeuï, où se trouvent le théâtre municipal et la bibliothèque restaurés par Hagop Balian, vivent hommes politiques et intellectuels comme Béchiktachlian et Hagop Baronian. Célèbre pour ses résidences d'ambassadeurs occidentaux, Tharabia comprend deux hôtels, propriété des Tokatlian, le Splendid et le Summer.
5 – Sur la rive asiatique, Beykoz, lieu de villégiature, abrite mille Arméniens sur une population de 4 000 habitants. À Kouzgoundjouk, on trouve des imprimeurs sur tissu. Dans le plus ancien des trois quartiers arméniens de Scutari, à Yéni-Makallé se dresse l'illustre internat, le Djemaran où fut formée l'élite arménienne. Une bourgeoisie d'affaires, dont les familles Gulbenkian, Kapamadjian, Manoukian et Oundjian, s'était établie à Kadikeuï où fut construit le collège mékhitariste. Quant aux îles des Princes, comme Kenale et Buyuk-Ada, couvertes de luxueuses demeures, certains y habitaient en permanence.